Épicerie solidaire et caisse de solidarité : une réponse à la précarité alimentaire en ruralité

Avec la caisse de solidarité, les épiceries participatives viennent appuyer les dispositifs d’aides alimentaires institutionnalisés dans les territoires ruraux, et concilier aide alimentaire, autonomie, et lien social.

L’association Bouge Ton CoQ plaide pour un droit à une alimentation digne et de qualité pour tous en ruralité.

La caisse de solidarité dans les épiceries participatives offre pour cela une voie prometteuse : celle d’une alimentation locale, accessible à tous, durable et collective, où chacun peut trouver sa place, sans stigmatisation.

Le rôle essentiel d’une épicerie solidaire : un soutien ciblé et institutionnalisé

L’épicerie solidaire est devenue un acteur incontournable dans la lutte contre la précarité alimentaire. Partout en France, ces structures permettent à des personnes en difficulté d’accéder à des produits alimentaires à prix réduits, tout en bénéficiant d’un accompagnement social.

Elles naissent le plus souvent dans des associations, des collectivités ou des centres communaux d’action sociale (CCAS), et emploient des salarié.e.s et travailleurs.euses sociaux.ales, épaulés par des bénévoles. Les bénéficiaires, eux, sont sélectionné.e.s sur critères sociaux : revenus, situation familiale, parcours d’insertion.

Les avantages de ce modèle sont indéniables : il répond à l’urgence alimentaire, permet aux familles concernées de souffler financièrement et, souvent, va au-delà de la simple distribution de nourriture. Les épiceries solidaires s’inscrivent fréquemment dans un parcours d’accompagnement global, incluant aide psychologique, ateliers de cuisine, conseils budgétaires ou encore aide à la réinsertion professionnelle.

Face à l’augmentation du coût de la vie et aux inégalités d’accès à une alimentation de qualité, leur rôle est crucial.Cependant, l’accès et le recours à cette aide n’est pas toujours évident, notamment dans les territoires ruraux.

Précarité alimentaire : un enjeu majeur en zone rurale

La précarité alimentaire ne concerne pas uniquement les grandes villes. Dans les zones rurales, elle prend des formes parfois invisibles mais tout aussi préoccupantes.

L’éloignement des commerces, le manque de mobilité et l’absence de dispositifs d’aide structurés en campagne créent en effet de véritables « zones blanches alimentaires ».

Et quand cette aide existe, de nombreuses personnes renoncent à en bénéficier : en zone rurale 52% des personnes qui pourraient bénéficier de l’aide alimentaire n’y ont pas recours. La fréquence des distributions, l’éloignement géographique et les horaires peu adaptés sont autant de freins qui peuvent expliquer ce fort taux de non-recours. La honte et la peur du jugement jouent également, dans des territoires où tout le monde se connait, et où bénéficier de l’aide alimentaire signifie être stigmatisé.

La caisse de solidarité : pour des épiceries participatives plus inclusives

90% des épiceries participatives du réseau Bouge ton CoQ sont dans des zones blanches de l’aide alimentaire.

Et dans les villages, les foyers les plus précaires ne poussent pas nécessairement la porte de l’épicerie, qui est un lieu de lien social important. Cela renforce un sentiment d’isolement dont s’accompagne souvent leur situation de précarité.

Afin de proposer un modèle d’épicerie davantage inclusif, l’association Bouge Ton Coq expérimente un dispositif innovant de caisse de solidarité dans les épiceries participatives.

Cette caisse de solidarité est alimentée par différents canaux (dons de partenaires publics et privés), et permet de verser chaque mois un budget dédié à des habitants identifiés dans la commune. Seules les personnes référentes du dispositif connaissent leur identité, et leur anonymat est garanti auprès des autres adhérents.

Le modèle mis en place a vocation à s’intégrer facilement à la vie de l’épicerie participative et ne pas chambouler son fonctionnement. Très concrètement, Bouge Ton CoQ propose aux épiceries participatives un accompagnement pas à pas pour : identifier les bénéficiaires, assurer la mise en place technique, former les référents solidarité, et faire infuser la solidarité dans l’épicerie.

Les bénéficiaires ont également accès à ce dispositif facilement, et disposent de l’épicerie dans les mêmes conditions que les autres adhérents. Ils participent à la vie du lieu en donnant quelques heures de leur temps par mois, et viennent faire leurs courses librement. Ce fonctionnement garantit une approche digne, inclusive et non stigmatisante.

En intégrant la solidarité directement dans un projet collectif on ne « donne » plus seulement une aide, on crée les conditions pour que chacun puisse être acteur de son alimentation.

Une expérimentation déjà en cours sur le terrain

Aujourd’hui, plusieurs épiceries du réseau Bouge Ton Coq testent ce dispositif de solidarité alimentaire. C’est le cas de l’épicerie Ô Chemin de la Ronde à Rilhac Lastours (87) qui compte 5 foyers bénéficiaires, et de l’épicerie de Fiac (81) qui compte 8 foyers bénéficiaires, soit 12 habitants. Les épiceries participatives de La Feuillée (29) et de Meulles (14) se sont également lancé dans l’ouverture d’une caisse de solidarité.

Un an plus tard c’est une vraie réussite, avec des effets positifs pour les bénéficiaires comme pour les épiceries.

L’installation de la caisse de solidarité et l’accompagnement anonyme par les référents désignés a permis de dépasser la peur du jugement social pour les personnes bénéficiaires :

« L’anonymat, c’est important. Dans les petits villages, tout se sait… Si ça n’avait pas été anonyme, je ne suis pas sûre qu’on aurait accepté. ».

Les habitants concernés témoignent également d’une évolution de leurs pratiques alimentaires, couplé à un sentiment de soulagement financier. A Fiac et Rilhac-Lastours, ils estiment que la caisse couvre environ un quart à un tiers de leur budget alimentaire mensuel, ce qui leur permet un accès élargi à des produits de qualité et de plaisir.

« Je vais plus avoir tendance à me diriger vers du bio, ou des produits locaux. Avant, j’y pensais, mais je me disais que ce n’était pas raisonnable. Cette aide, c’est un petit coup de pouce, mais ça change tout. On ne culpabilise plus d’acheter un produit de meilleure qualité.»

« C’est moins douloureux de faire les courses. Je réfléchis moins à ce que je mets dans mon panier. Je peux me faire plaisir de temps en temps. »

L’installation d’une caisse de solidarité permet le renforcement du lien social dans la commune, en intégrant des habitants qui s’excluaient auparavant de l’épicerie participative. Et les bénéficiaires, souvent en retrait au départ, finissent par s’impliquer dans la vie de l’épicerie et du café, parfois au-delà des attentes. Ils témoignent du fait que venir à l’épicerie leur a permis de nouer de nouveaux liens avec certaines personnes du village et de prolonger ces rencontres au-delà des murs de l’épicerie.

« On vient plus aux événements organisés depuis qu’on consomme à l’épicerie. Avant on ne se sentait pas vraiment légitimes. Une fois par mois, il y a une soirée jeux organisés pour les enfants, on essaie de les emmener. »

C’est donc également un cercle vertueux l’épicerie, qui accueille de nouveaux adhérents désireux de participer à “faire vivre l’épicerie”.

Ces expérimentations de la caisse de solidarité montrent qu’il est possible de contribuer à résoudre la problématique de la précarité alimentaire en zone rurale, en s’appuyant sur la force du collectif et sur les dynamiques locales.

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